Le texte suivant a été écrit par Balz Bruppacher, rédacteur en chef de l'ancien service AP / ddp en Suisse, et représente son point de vue. Le contenu n'a donc pas été rédigé. Le texte a juste été traduit, la version originale est en allemand et peut être consultée ici (cliquez). Comparez sur le même sujet :
- L'article dans l'i-Info du 19 mars 2010, cliquez ici.
- Le point de vue de Bernard Maissen (rédacteur en chef auprès de l'ATS), cliquez ici.
Epilogue amer et questions ouvertes
En 52 jours, AP, ddp et ats ont réduit à néant la concurrence existante entre les agences de presse nationales. Trois mois après l’opération surprise, il est clair que la diversité des informations et des opinions subit des dommages. Et les motivations des protagonistes reste peu transparente, en particulier celles des propriétaires de l’ats.
On fera ici un récit en qualité de directeur de rédaction concerné et on posera des questions dont les réponses devraient être utiles pour les médias et le monde politique. A l’origine de l’affaire il y a la décision d’Associated Press (AP) de se séparer de ses services de langue française et allemande. Les raisons déterminantes étaient, outre les réflexions stratégiques – investissements dans le domaine digital et dans les marchés émergents – des soucis financiers de même que de gros problèmes structurels et conjoncturels sur le marché local de l’agence mondiale, à savoir le marché américain.
Ainsi le service suisse d’AP, fondé en 1981 avec le soutien exprès des éditeurs suisses et de la SSR, est doublement touché par cette évolution, lui qui a dès le début offert un service en deux langues. Alors que le sort du service francophone n’est pas encore connu au moment où nous écrivons ces lignes, AP et les propriétaires de ddp (Deutschen Depeschen Dienstes) concluaient le 7 décembre 2009 à Francfort un contrat de vente d’AP ainsi qu’un contrat de licence. Ainsi la succursale suisse avait désormais un nouveau propriétaire, exception faite des six membres de la rédaction romande.
Le service suisse alémanique, désormais ddp Schweiz, a ensuite annoncé son expansion sur le marché helvétique lors de contacts avec d’importants clients suisses et par le biais d’une annonce parue début 2010. On sait pourtant que ddp négociait secrètement avec l’ats avant même la conclusion du contrat avec AP. Dans le contrat avec AP, une cession à l’ats de la licence de ddp en Suisse était en outre prévue comme une option.
Le 27 janvier, le conseil d’administration de l’ats – conformément à la procédure, à l’unanimité moins une abstention – approuva un accord de licence portant sur l’utilisation exclusive de l’ancien service germanophone d’AP pendant dix ans. Simultanément ddp s’est engagé à fermer au plus vite l’ancien service suisse d’AP. Un jour plus tard, ddp licencia tout le personnel suisse à l’exception du rédacteur en chef. Contrairement aux déclarations communes préalables de l’ats et de ddp le bureau suisse d’AP ne s’est pas transformé en bureau de correspondant. L’ats a par ailleurs laissé dire qu’elle n’engagerait aucun des anciens rédacteurs d’AP licenciés.
Pour la vingtaine d’employés de l’ancien service suisse d’AP, l’annonce de la fermeture a été vécue comme un coup porté au visage. Ils avaient été convoqués à une séance agendée le 28 janvier pour organiser avec un nouvel élan le futur de ddp. Ils ont appris la fermeture par une dépêche. Le rédacteur en chef a été quant à lui informé par le directeur de ddp alors qu’ils étaient dans le train entre Zurich-Kloten et Berne.
Ddp et l’ats ont justifié leur deal par le nouveau paysage médiatique en Suisse et la pression sur les prix qui y est liée. Dans un communiqué interne l’ats explique, en renvoyant à la situation dans les autres pays, que la concurrence entre deux agences était un « Sonderfall ». L’adieu à cette situation particulière serait aussi dans l’intérêt des clients.
A la vérité, le service suisse d’AP n’était pas une perte jusqu’ici. Un directeur londonien d’AP avait expliqué à la rédaction au printemps 2007 à Berne qu’elle était la plus profitable dans la région EMEA. Depuis lors la situation économique d’ats et AP s’est péjorée. Il y a eu d’une part les restructurations dans le domaine des journaux gratuits. D’autre part les recettes liées aux annonces ont chuté. Mais la question de savoir si le marché suisse peut financer deux agences de presse ou pas ne peut être résolue qu’une fois la crise conjoncturelle surmontée. On ajoute ici le fait qu’en raison du manque d’investissement de la maison-mère, l’ancien service d’AP n’a jamais pu s’intéresser sérieusement au marché hors médias.
Même si on suit l’argumentation de l’ats – l’agence a fait du lobbying politique durant les derniers mois en mettant en outre en danger le service francophone – de nombreuses questions restent ouvertes. Le pré-contrat entre ddp et l’ats découvert suite à une indiscrétion révèle que l’ats était prêt à débourser plus de 10 millions de francs pour la création d’un monopole. Comment une telle somme peut-elle se justifier du point de vue des propriétaires d’ats, alors qu’on prive ce faisant leurs rédactions d’une deuxième source d’informations ? Lequel des gros actionnaires de l’ats a un intérêt à un tel deal? Quel objectif poursuit la SSR, financée par les redevances, en approuvant cet accord ? Pourquoi les gros actionnaires de l’ats n’ont-ils pas consulté les rédactions en chef avant la conclusion du contrat ?
Les actionnaires de l’ats devraient se poser ces questions sur le sens et les suites du deal dans la perspective de l’assemblée générale du 24 juin, lors de laquelle le capital devrait être porté de deux à dix millions de francs. Est-ce par exemple la mission de la SSR d’injecter à son tour de l’argent dans la création d’un monopole ?
L’ancienne rédaction d’AP n’a d’autre choix que de se consoler avec les témoignages de solidarité qu’elle reçoit. Collègues, clients, mais aussi autorités, institutions et entreprises regrettent la disparition d’une concurrence que l’ats elle-même avait à réitérées reprises décrite durant les trente dernière années comme loyale et fructueuse. On attend avec beaucoup d’impatience de voir les effets du monopole sur la qualité des dépêches et sur les prix.
Balz Bruppacher, rédacteur en chef de l'ancien service AP / ddp en Suisse
- L'article dans l'i-Info du 19 mars 2010, cliquez ici.
- Le point de vue de Bernard Maissen (rédacteur en chef auprès de l'ATS), cliquez ici.
Epilogue amer et questions ouvertes
En 52 jours, AP, ddp et ats ont réduit à néant la concurrence existante entre les agences de presse nationales. Trois mois après l’opération surprise, il est clair que la diversité des informations et des opinions subit des dommages. Et les motivations des protagonistes reste peu transparente, en particulier celles des propriétaires de l’ats.
On fera ici un récit en qualité de directeur de rédaction concerné et on posera des questions dont les réponses devraient être utiles pour les médias et le monde politique. A l’origine de l’affaire il y a la décision d’Associated Press (AP) de se séparer de ses services de langue française et allemande. Les raisons déterminantes étaient, outre les réflexions stratégiques – investissements dans le domaine digital et dans les marchés émergents – des soucis financiers de même que de gros problèmes structurels et conjoncturels sur le marché local de l’agence mondiale, à savoir le marché américain.
Ainsi le service suisse d’AP, fondé en 1981 avec le soutien exprès des éditeurs suisses et de la SSR, est doublement touché par cette évolution, lui qui a dès le début offert un service en deux langues. Alors que le sort du service francophone n’est pas encore connu au moment où nous écrivons ces lignes, AP et les propriétaires de ddp (Deutschen Depeschen Dienstes) concluaient le 7 décembre 2009 à Francfort un contrat de vente d’AP ainsi qu’un contrat de licence. Ainsi la succursale suisse avait désormais un nouveau propriétaire, exception faite des six membres de la rédaction romande.
Le service suisse alémanique, désormais ddp Schweiz, a ensuite annoncé son expansion sur le marché helvétique lors de contacts avec d’importants clients suisses et par le biais d’une annonce parue début 2010. On sait pourtant que ddp négociait secrètement avec l’ats avant même la conclusion du contrat avec AP. Dans le contrat avec AP, une cession à l’ats de la licence de ddp en Suisse était en outre prévue comme une option.
Le 27 janvier, le conseil d’administration de l’ats – conformément à la procédure, à l’unanimité moins une abstention – approuva un accord de licence portant sur l’utilisation exclusive de l’ancien service germanophone d’AP pendant dix ans. Simultanément ddp s’est engagé à fermer au plus vite l’ancien service suisse d’AP. Un jour plus tard, ddp licencia tout le personnel suisse à l’exception du rédacteur en chef. Contrairement aux déclarations communes préalables de l’ats et de ddp le bureau suisse d’AP ne s’est pas transformé en bureau de correspondant. L’ats a par ailleurs laissé dire qu’elle n’engagerait aucun des anciens rédacteurs d’AP licenciés.
Pour la vingtaine d’employés de l’ancien service suisse d’AP, l’annonce de la fermeture a été vécue comme un coup porté au visage. Ils avaient été convoqués à une séance agendée le 28 janvier pour organiser avec un nouvel élan le futur de ddp. Ils ont appris la fermeture par une dépêche. Le rédacteur en chef a été quant à lui informé par le directeur de ddp alors qu’ils étaient dans le train entre Zurich-Kloten et Berne.
Ddp et l’ats ont justifié leur deal par le nouveau paysage médiatique en Suisse et la pression sur les prix qui y est liée. Dans un communiqué interne l’ats explique, en renvoyant à la situation dans les autres pays, que la concurrence entre deux agences était un « Sonderfall ». L’adieu à cette situation particulière serait aussi dans l’intérêt des clients.
A la vérité, le service suisse d’AP n’était pas une perte jusqu’ici. Un directeur londonien d’AP avait expliqué à la rédaction au printemps 2007 à Berne qu’elle était la plus profitable dans la région EMEA. Depuis lors la situation économique d’ats et AP s’est péjorée. Il y a eu d’une part les restructurations dans le domaine des journaux gratuits. D’autre part les recettes liées aux annonces ont chuté. Mais la question de savoir si le marché suisse peut financer deux agences de presse ou pas ne peut être résolue qu’une fois la crise conjoncturelle surmontée. On ajoute ici le fait qu’en raison du manque d’investissement de la maison-mère, l’ancien service d’AP n’a jamais pu s’intéresser sérieusement au marché hors médias.
Même si on suit l’argumentation de l’ats – l’agence a fait du lobbying politique durant les derniers mois en mettant en outre en danger le service francophone – de nombreuses questions restent ouvertes. Le pré-contrat entre ddp et l’ats découvert suite à une indiscrétion révèle que l’ats était prêt à débourser plus de 10 millions de francs pour la création d’un monopole. Comment une telle somme peut-elle se justifier du point de vue des propriétaires d’ats, alors qu’on prive ce faisant leurs rédactions d’une deuxième source d’informations ? Lequel des gros actionnaires de l’ats a un intérêt à un tel deal? Quel objectif poursuit la SSR, financée par les redevances, en approuvant cet accord ? Pourquoi les gros actionnaires de l’ats n’ont-ils pas consulté les rédactions en chef avant la conclusion du contrat ?
Les actionnaires de l’ats devraient se poser ces questions sur le sens et les suites du deal dans la perspective de l’assemblée générale du 24 juin, lors de laquelle le capital devrait être porté de deux à dix millions de francs. Est-ce par exemple la mission de la SSR d’injecter à son tour de l’argent dans la création d’un monopole ?
L’ancienne rédaction d’AP n’a d’autre choix que de se consoler avec les témoignages de solidarité qu’elle reçoit. Collègues, clients, mais aussi autorités, institutions et entreprises regrettent la disparition d’une concurrence que l’ats elle-même avait à réitérées reprises décrite durant les trente dernière années comme loyale et fructueuse. On attend avec beaucoup d’impatience de voir les effets du monopole sur la qualité des dépêches et sur les prix.
Balz Bruppacher, rédacteur en chef de l'ancien service AP / ddp en Suisse




